extraits du livre
otto muehlpar maud benayoun en collaboration avec violaine roussies [1]
La famille élargie telle que nous la comprenons offre une vie meilleure que celle à laquelle on peut espérer accéder à deux.
Vers la fin des années cinquante, j’étais assistant à l’université populaire de Vienne et j’y donnais un cours de peinture où je fis la connaissance d’Erika Stocker.
Ce fut le début d’une relation qui se poursuivit pendant de longues années.
Lorsqu’elle accepta la proposition du Goethe-Institut de Trieste d’y enseigner l’allemand et l’italien - elle venait de terminer les études de traductrice d’italien et de français — il s’ensuivit l’intense correspondance qui paraît ici, qui ne s’est jamais interrompue, mais dont les aspects volcaniques se sont apaisés.
Les "Lettres à Erika" ne sont pas que le reflet de ma fixation immature à elle, mais décrivent les années les plus marquantes de mon évolution d’artiste.
Presque jour après jour, j’y ai archivé le cheminement qui me menait à l’actionnisme:
TACHISME, TABLEAUX AVEC MATERIEL:
couleurs à l’ huile, plâtre, talc, ciment, toile, restes de tissus, contenu de poubelles, mégots.
DESTRUCTION DU TABLEAU:
j’ai ligaturé les lambeaux de toiles autour du cadre brisé et le lendemain trouvant un morceau de fil de fer barbelé sur la route , je l’ai ramassé et utilisé pour serrer plus fort encore les fragments. Le barbelé évoquait une couronne d’épines. Le tableau était devenu martyr.
Bouleversé par ces pensées, je versai de la couleur rouge sur l’objet. La destruction du tableau fut mon big bang, ma naissance comme artiste et actionniste.
SCULPTURES BRIC-A-BRAC:
Il en résulta une série de sculptures par l’adjonction de nouveaux matériaux. (fil de fer, bouts de bois, objets en bois, fer et tôle...)
Les matériaux étaient martelés, détournés de leur destination première et de ce fait constituants de base de la sculpture.
ACTION MATERIELLE:
Un être humain vivant est mis en regard du matériau en tant que corps. Le matériau devint mou, (farine, œufs, pain, petits pains, tomates, fromage, sel, sucre en morceaux, confiture, colle, pigments de couleurs, enduit, duvet, chapelure, pommes de terre, blé en grain, riz, betteraves rouges, jus de fruits, mousse à savon...)
Le champ de la peinture est la surface, celui de la sculpture est le volume, l’action matérielle reste un événement dans l’espace de l’art.
DIRECT-ART:
Du façonnement dans l’espace de l’art (actionnisme-matériel), j’en vins au façonnement de la vie (direct-art).
Les éléments nécessaires à la pratique de vie actionniste deviennent les besoins psychiques et physiques de l’être humain.
"ART ET REVOLUTION"
Action 1968 dans l’amphithéâtre I de l’université de Vienne.
Des étudiants gauchistes m’invitèrent à réaliser une action matérielle à l’université. J’invitai Günther Brus, Peter Weibel, Oswald Wiener, auteur de "l’amélioration de l’Europe centrale" paru chez Rowohlt, Franz Kaltenbäck, étudiant en philosophie et quelques étudiants en architecture de l’Ecole technique supérieure. Nitsch n’était malheureusement pas à Vienne à ce moment-là.
Chacun de nous avait son propre projet, et leurs recoupements provoqua une succession de turbulences simultanées comme Vienne n’en avait jamais vues.
Ce fut un vrai"théâtre de la cruauté".
une orgie qui n’en était pas une.
Le public se déchaîna, protesta, applaudit, des gens jouèrent la folie et s’enfuirent, hurlant des paroles insensées.
Au lieu de nous inviter au Burgtheater, Günther Brus, Ossi Wiener et moi-même, les principaux protagonistes, on nous arrêta et nous enferma deux mois en préventive.
Cette action ne serait plus réalisable à notre époque de radicalisme d’extrême droite bornée, mais dans le vent des années 68, de la révolution étudiante, un plus grand espace de liberté s’offrait à l’art. L’Etat était intimidé par la terreur des étudiants extrémistes.
actions simultanées:
1. brus était nu. pendant l’hymne autrichien, il se taillada tout le corps à la lame de rasoir, faisant apparaître un motif de sang rouge et de peau blanche. rouge-blanc-rouge (drapeau autrichien). il chia ensuite sur sa main droite et s’en barbouilla.
lors de l’audience, l’avocat général lui dit en souriant: " monsieur brus, je suis un admirateur de votre art, mais comment faites-vous pour déféquer exactement au moment prévu?" et les jurés de rire à pleine gorge.
2. ossi wiener tint un discours sur la technique informatique. il était vendeur d’ordinateurs chez olivetti. debout devant le tableau de l’amphithéâtre, dos au public, il inscrivait sans discontinuer des formules au tableau. au tribunal il dit qu’il était tellement pris par son exposé sur les ordinateurs, qu’il n’avait rien remarqué de ce qui se passait dans son dos. il devint aux yeux des juges le plus intelligent des autrichiens, à la pointe du progrès, car la science informatique était à l’époque encore une science secrète en autriche. ils se figèrent quasiment de respect devant lui, s’adressèrent à lui avec une grand considération: "monsieur wiener par-ci, monsieur wiener par là", alors qu’ils se permettaient de traiter brus de manière éhontée. je suppose qu’étant donné qu’il s’était coupé et tailladé jusqu’au sang, qu’il avait chié et qu’en plus il avait chanté l’hymne national, on lui avait attribué le QI le plus bas. Il ne leur paraissait pas tout à fait responsable.
aucune personne intelligente ne ferait chose pareille, n’est - ce - pas?
günther était encore sous le coup d’une peine conditionnelle. alors qu’il était ivre, lors d’une altercation avec un policier, il lui avait arraché sa casquette et jetée à terre. cette peine conditionnelle se trouvait donc activée par la nouvelle condamnation. brus aurait dû faire encore six mois de prison. il était à bout de nerfs. il a eu de la chance, on l’a laissé partir par erreur. il s’enfuit le lendemain en allemagne, y resta quelques années, puis au bout de 9 ans on le laissa rentrer contre paiement d’une amende.beaucoup d’artistes du monde entier s’indignèrent et intervinrent pour brus en écrivant en sa faveur à des ministres autrichiens, mais en vain.
3. peter weibel tint une conférence sur le ministre des finances, le prof. koren, qui avait une main estropiée et weibel s’en prenait précisément à cette main. il avait enfilé un gant en amiante, versé de l’alcool par-dessus et mis le feu, mais par malchance quelques gouttes d’alcool avaient coulé entre la peau. le gant se mit à brûler. weibel cria de douleur, on étancha le feu avec l’eau tenue prête à cet effet.
deux ans plus tard, en 1970, weibel fit paraître avec valy export l’ouvrage de référence "wien" - bildkompendium des wiener aktionismus (kohlkunstverlag). il fut condamné pour pornographie et le livre est connu maintenant comme "livre noir" de référence sur l’actionnisme, il est épuisé.
4. franz kaltenbäck, encore étudiant en philosophie, fit un exposé sur le rapport entre information et langage.
5. quant à moi, otto muehl, je réalisai plusieurs actions:
5.1.ACTION — DISCOURS: dans un discours furieux et excessif, j’attaquais robert kennedy qui venait d’être assassiné, et à la fin je m’écriai, extatique: "qu’attendez-vous pour descendre enfin jackie!"
les juges et le jury s’en indignèrent, trop simplistes pour comprendre l’humour provocateur ou ils firent semblant. comme je rétorquai au juge:"Je ne suis pas politicien, je n’avais en réalité aucune haine contre kennedy, mais les jérémiades de la kronenzeitung [1] m’avaient beaucoup énervé."
lorsque j’évoquai le fait que l’ulysse de james joyce avait été longtemps interdit en amérique pour pornographie, le juge hurla:"cessez vos discours bizarres!" et quand il rajouta que robert kennedy avait invité récemment des juges autrichiens pour une visite officielle, que c’était un homme charmant, qu’il ne pouvait comprendre ce que j’avais contre lui, alors que je ne le connaissais même pas, là je me tus.
5.2.CONCOURS DE PISSE: "groupe d’art direct".
nous étions tous nus. nous nous sommes hissés sur la grande paillasse de l’amphithéâtre, avons entonné des "cocoricos" et avons essayé d’uriner si loin que nous pouvions. L’un de nous mesura les distances, et les écrivit au tableau où était inscrit: qui peut plus loin?
anastas chantait cocorico mais n’arrivait pas à pisser, il essayait désespérément sous les rires méchants du public. il fut éliminé.
5.3.MASTURBATION AVEC BOUTEILLE DE BIERE, avec le groupe de gymnastique "direct art". des bouteilles de bière furent secouées entre les jambes jusqu’à ce que la mousse écume et que la bière gicle.
a cause de ces excès, les étudiants de l’école technique supérieure furent renvoyés de leur école, les moeurs étaient sévères à l’époque.
5.4.ACTION AVEC UN MASOCHISTE. l’action fut son concept personnel. il lut quelques-uns de ses poèmes pornographiques, et voulut être frappé avec une sangle de cuir.
cette action provoqua particulièrement horreur et indignation auprès de certains professeurs d’université. l’un d’eux, professeur de préhistoire, auprès duquel j’avais passé mes examens 16 ans auparavant pour le diplôme d’enseignant, sortit choqué de la salle , les larmes aux yeux, criant: "Je ne le supporte pas! quelle honte!". un autre, prof de géographie, vit gicler du sang, ce qui n’avait bien sûr pas été le cas.
après l’action à l’université, les actionnistes firent deux mois de prison. Je reçus un supplément de sanction administrative, 14 jours pour trouble dans un lieu public. (à savoir l’amphithéâtre 1)
Puis un deuxième supplément: ma cave, dans la perinetgasse, la cellule d’origine de l’actionnisme, fut vidée de son contenu, soi-disant pour dératisation : des sculptures bric-à-brac, des huiles, des tableaux de ma période à l’académie, aboutirent au dépotoir. lorsque je fus libéré, je n’avais ni argent ni moyen de transport et puis pas d’endroit où j’aurais pu entreposer tout cela.
j’ai proposé des sculptures bric-à-brac au conseil du land de burgenland, en cadeau, on refusa en me remerciant. Je ne sais pas s’ils savent qu’ils sont passés à côté d’un certain capital.
dans une réunion d’étudiants, le ministre de l’éducation s’écria: "j’ai honte d’être autrichien!"
a l’époque, je n’en étais pas encore à ce point, mais aujourd’hui, après 40 ans d’actionnisme, après mon procès à eisenstadt, mes 7 années de prison, j’en suis là aussi: "j’ai honte d’être autrichien!"
la presse autrichienne excita sans retenue les bas instincts des lecteurs, cela faisait monter les tirages. la justice nous considéra comme des marginaux débiles, et nous fit faire des tests psychiatriques. La culture est pour l’autrichien ce qui rapporte au tourisme. la non-culture pour lui ce sont les chambres d’hôtel vides.
que font aujourd’hui les "pourceaux de l’université" d’alors?
le pourceau de l’uni oswald wiener est professeur d’université en allemagne. c’était le plus intelligent d’entre nous, fait confirmé par le tribunal.
le pourceau de l’uni peter weibel est celui qui a le plus de succès. il est directeur artistique de la nouvelle galerie joanneum à graz, de l’ars electronica de linz, professeur dans la section d’art visuels de l’école des arts appliqués de vienne, et directeur artistique de l’institut des arts nouveaux à francfort.
le pourceau de l’uni franz kaltenbäck est directeur du célèbre institut lacan à paris.
le pourceau de l’uni günther brus, en tant que détenteur d’un prix attribué par l’etat, est tabou pour la justice et intouchable.
hermann nitsch a eu de la chance, il n’y était pas. il s’est retrouvé derrière les barreaux avec moi à cause de ses actions. il est professeur à l’académie de francfort et a reçu un prix de l’etat.
un seul des pourceaux de l’uni resta incorrigible, refusant de faire preuve de compréhension, il continue à se comporter en pourceau:
ce pourceau, "il le lui faut. [2]
pas de répit, pas d’hésitation,
le gnome saisit le gothique ornement
et saute de créneau en créneau.
c’en est fait de la pauvre autriche.
il se lance d’une arabesque à l’autre, pareil à une araignée aux longues pattes.
le crochet entre en action
c’en est fait de mère térésa, une griffe acérée la met en convulsion.
la cloche bat un coup puissant.
et tout en bas se fracasse le squelette."
ce pourceau s’appelle otto muehl.
depuis, des pourceaux souvent apparaissent dans ses tableaux, comme des objets -culte.
lors de mon procès postérieur, dans les années 90, la justice réglait un vieux compte avec l’actionnisme, également avec l’expérience utopique d’une vie communautaire.
l’expérience communautaire actionniste, avec propriété commune et libre sexualité a vécu 20 ans, de 1970 à 1990. Le nombre des participants à l’expérience atteignit 700 personnes jusqu’en 1980, et lors de la dissolution, il y avait encore 350 "actionnistes" actifs. Ils m’ont petit à petit ex-actionnisé. ils étaient venus en révolutionnaires sauvageons, et se resocialisaient. quelle médaille m’a t-on attribuée? jamais aucune institution étatique n’a réussi à greffer des voyous dans les ronces des sous-bois.
jusqu’à présent, l’actionnisme est resté incompris de l’ autrichien moyen. le projet de société de friedrichshof, resta non seulement incompris, mais fut considéré à priori comme une association criminelle, un refuge de terroristes, ou un bordel.
l’avocat général d’eisenstadten 1991:"Le friedrichshof était comme un camp de concentration". la juge:"comparé à cela, la maison d’arrêt d’eisenstadt est une institution douce."
longtemps nous avons été sous surveillance de la police, car ils trouvaient louche que des groupes allemands, hollandais, norvégiens, suisses et français, rattachés à nous, viennent régulièrement passer des vacances de formation à friedrichshof. ils avaient relevé tous les numéros de voitures, et leurs cerveaux étaient agités par des phantasmes pervers.
il arriva même, lorsque nous étions encore à vienne, à la praterstrasse, qu’un groupe de combat anti-terroriste, le groupe "cobra", se rua dans notre appartement, nous fit mettre au mur, mains en l’air, les gens étaient très nerveux, c’était un genre de chasse à l’homme digne d’un polard hollywoodien.
l’actionnisme n’eut pas été possible sans sigmund freud et wilhelm reich. ce dernier m’inspira pour la création de la communauté. pas l’œuvre tardive de reich, mais son"analyse caractérielle".
une phrase m’a passablement impressionné:"la famille est la couveuse de toutes les maladies mentales" et je la poursuis par"et l’etat et l’eglise sont les couveuses de toutes les violences et des crimes de guerre".
l’art et la psychanalyse génèrent bien sûr de la conscience et de la sensibilisation, mettent à jour une nouvelle image du monde, mais ne résolvent pas les problèmes du domaine privé.
même la radicalisation de l’art qu’atteignit l’actionnisme ne réussit pas le saut dans la réalité. la même analyse concerne les actions politiques des mouvements étudiants.
le bouleversement doit se faire en toi-même.
ce n’est pas la révolution extérieure qui compte, mais la révolution personnelle.
essaye de vivre dans une famille élargie, ce sera ta révolution. elle te catapultera dans le 21ème siècle.
avant l’organisation du tableau, il y a l’organisation de ta propre vie, la vie comme œuvre d’art.
l’artiste du 21ème siècle n’est pas révolutionnaire, hippie, bohème, marginal cinglé.
il est façonneur de vie. il ne mène pas une vie de couple, il n’est pas non plus "single", il vit avec des amis/ies qui ont la même optique, dans un groupe de familles élargies, limité en nombre, pour que la communication directe reste possible et qu’aucun organisme central n’émette de décrets, sans l’intermédiaire de fonctionnaires. il n’y a pas besoin de lois écrites, d’ordres et d’interdits, pas besoin de juges, pas de police, pas d’administrations, pas de bourreaux, pas de prisons. nous avons appris entre-temps que la criminalité est un produit de l’éducation, de même que les névroses, les maladies mentales et certaines maladies physiques. nous croyons même savoir quelle en est la cause: un couple est une constellation inappropriée au développement des enfants, et l’organisation centrale de l’etat est également impropre à combler les désirs humains par des prescriptions venues d’en-haut.
dans les lettres, on trouve des passages où je m’irrite et m’exprime négativement à propos d’amis dans des situations momentanées. Je voulais supprimer ces passages, mais cela fausserait profondément la description de l’ambiance de l’époque.
on pourra souvent interpréter ces remarques négatives comme conséquences de ma situation tendue, dont j’étais seul responsable. je prie le lecteur de ne pas prendre toutes ces remarques trop au sérieux.
otto muehl 2003
lundi 1. Mai 1961
chère chérie,
La sueur coule de mon front tellement j’ai peint comme un fou. Pauvre Médi, tu es encore dans le train, j’espère que tu as une compagnie intéressante, pour que le temps passe plus agréablement. Avant de commencer à te parler peinture, je veux encore te faire quelques flatteries, que tu es ma chérie, à qui je pense beaucoup, que je vénère incroyablement, vers laquelle j’élève mon regard, (car je ne suis qu’un minable), de laquelle je suis fier (parce qu’elle est si intelligente, parce qu’elle est si belle) parce qu’elle est simplement Médi, et qu’il n’y en a qu’une au monde, (n’est-ce pas singulier, n’est-ce pas , oui, merveilleux?). C’est pourquoi Médi m’ est si précieuse. Mais fini le laisser-aller, et passons à la peinture, car mon sentiment et mon enthousiasme pour Médi, elle les connaît de toutes façons.
En peinture j’ai de nouveau fait un pas de plus. (Cela me procure une énorme satisfaction, c’est le seul moyen de supporter la séparation avec Médi). Je suis à présent parfaitement dans la calligraphie — comme dit Mathieu, ce qui signifie que j’ai débranché la conscience, et suis complètement dans le tableau (Pollock) et brusquement tout marche merveilleusement bien.
J’ai fait un grand saut en avant. Je laisse le pinceau courir et glisser avec intensité, sans penser à la composition. Je suis dans un tel état extatique que tout surpris, j’ai remarqué que je poussais de petits cris de sauvage, comme si je faisais des mouvements très rapides en dansant, c’était des sons du genre: hua-hua-hui-hui. J’étais tellement concentré , qu’inconsciemment je faisais ce qui était juste. Cela génère des structures que je ne pourrais pas trouver par pure spéculation. Le réseau de lignes s’étale ainsi sur tout le tableau, je vois arriver le moment où je progresserai à partir de ce point vers une création plus consciente, mais je ne veux me contraindre à rien, car en abandonnant sa source trop vite, on n’est pas mûr, on s’accroche à des images préconçues , éloignées de soi. Je veux rester loin au fond de la galerie de mine, pour m’entendre bouillonner, apprendre à connaître et sentir mon moi.
A toi aussi, chère Médi, je conseillerais de débrancher la conscience et d’observer ce qui arrive lorsque le pinceau danse sur la toile inconsciemment. Tu pourrais certainement en retirer de l’expérience pour plus tard. Toutefois, ne peins pas avec le pinceau à aquarelle, les traits deviennent trop spongieux, prends un pinceau mince à poils de soie. Prépare-toi des couleurs aquarelles dans des boîtes. Achète de la gomme arabique en droguerie, dilue —la dans de l’eau, et termine avec de la couleur en poudre. Dilue comme pour peindre de l’aquarelle. Ca va parfaitement bien. Je viens de peindre avec cette préparation sur du papier d’emballage posé au sol. J’ai fait beaucoup d’aquarelles de cette manière, il y en a quelques-unes qui sont très bonnes et curieusement elles ont l’air extrêmement bien composées.
Après ton départ je suis allé à l’exposition Cézanne pour me consoler. Tu m’as beaucoup manqué. Cézanne n’a rien de neuf à offrir, j’ose même dire que tu n’as rien perdu. La seule impulsion que j’en aie reçue est la conviction que je pourrais construire la tectonique d’un tableau comme lui. Ci-dessous une esquisse d’un paysage qui ressemble à cela.
On pourrait en arriver à des tableaux comparables à une curieuse écriture.
02.05.1961
Ce matin, j’ai de nouveau peint et je peux dire maintenant que j’ai réussi.
Voilà à quoi cela ressemble. Il faut te l’imaginer en couleurs qui se superposent partiellement, se mélangent et se pénètrent. Ce faisant, je ne contrôle pas le trait de pinceau, la main se meut tout à fait automatiquement.:
La conscience n’influence pas l’accomplissement du trait, de même que dans l’écriture, dans la façon de former les lettres, mais cela s’exprime dans le sens de la phrase quoique même là, pas complètement.
C’est donc que je peins comme j’écris.
C’est devenu clair: c’est le point originel le plus profond pour la peinture. Je suis content d’avoir atteint ce point, car de là, je peux attaquer tous les problèmes que je veux. De ce point, je peux me développer lentement dans tous les sens. Le moyen ( le caractère d’écriture du tableau) est utilisé de manière complètement amorphe. Si je voulais donner tout de suite une forme précise au moyen, je me trouverais immédiatement sous des influences étrangères à moi. Mais ainsi j’ai la possibilité de la préciser petit à petit, à ma façon.
Chère médi, je te serre fort contre mon cœur
Bises ton Otto
Chère Médi, Samedi, 24.3.62
La nuit est déjà avancée, j’ai peint jusqu’à présent. Je me bats avec acharnement, je veux arriver à trouver la connexion entre la peinture et ma sculpture. Ce n’est pas facile. Je travaille sur deux pistes à la fois. Sur du papier, uniquement en noir, sans blanc, et sur de la toile de coton en noir, blanc et autres couleurs. Je crois avoir approché aujourd’hui le niveau de mes sculptures dans un dessin et dans un tableau. J’ai abandonné les glissades à travers le tableau. On peut peut-être les utiliser quand on commence un travail. Je débute par de la couleur diluée, je m’achemine lentement vers un point culminant. D’abord je ne fais qu’ éclabousser, rincer, passer le pinceau, étaler à la main . Un système de rapports s’établit, prend une certaine direction. Vient alors la décision finale, il faut que quelque chose se passe, là je me lance , m’engageant totalement, j’arrache tout, je suis un loup. Cela se passe comme si j’avais une hache à la main. Je me jette sur l’engeance colorée, et je décide, je dicte, je montre qui est vraiment le maître à bord. Si cette attaque ne réussit pas, tout est fichu. Je peux jeter le tableau.
Tu me manques énormément. Je pense beaucoup à toi. Ce serait si bien si tu étais là. J’ai l’impression de ne pas t’avoir vue depuis très longtemps. Ecrire des lettres ne sert à rien.
Dimanche, 25.3.62
Je viens de prendre mon petit- déjeuner et la journée peut commencer. J’avais mis la radio, et je suis tombé sur les sermons dominicaux. Dans leur ineptie, ils ne sont pas différents des émissions à rengaines. On ne peut que dire: de la réclame pour Dieu. On sent une religion dégénérée, les curés s’évertuant à la réactualiser à tout prix, et ceci est très pénible. L’un d’eux disait que l’amour de Dieu n’est pas là pour les Justes et les Saints, mais pour les pécheurs, que s’il n’y avait que des Justes et des Saints , son amour ne serait pas nécessaire. Et comme son amour est là de toute éternité, peu importe si nous en sommes dignes ou indignes, c’est de notre devoir de l’aimer en retour. Nous n’avons pas le droit d’être ingrats.
J’ai peint par-dessus le tableau fait hier. J’en invoquerais le diable. Par contre le dessin d’hier est bon, je le laisse ainsi. J’en ai fait un autre aujourd’hui ( tous en 50 sur 60 cm ). A l’instant j’ai entendu de la musique de Hindemith: "Vies de Marie" d’après Rilke. La musique est parfaitement merdique. Auparavant avait été lu un extrait du journal de Hindemith à propos de la première représentation des" Vies de Marie". Le succès de l’œuvre, l’accueil favorable qui lui fut fait, prouve sa grande responsabilité en tant que musicien, et il veut poursuivre son travail dans cette exécution (ce salaud!), je suppose que c’est pour satisfaire encore plus d’imbéciles avec son hypocrisie.
Il a ensuite récrit ce morceau pour grand orchestre, tout ça par sens de la responsabilité! Je me suis trompé plus haut en écrivant exécution, je voulais dire direction, mais cela convient même mieux pour lui. J’écoute à l’instant la 6ème de Bruckner: ça c’est un autre genre de type.
J’aimerais atteindre dans la peinture le même niveau que dans la sculpture. Cela ne me réussit que difficilement. D’un côté je veux la dynamique, un mouvement fort et rythmé, que je confonds parfois avec le "taper sauvagement" , puis je veux travailler la surface globale, anéantir le trait de pinceau par la couleur. Cette deuxième tendance va vers le statique, le monochrome, l’informel. Je n’ai pas encore trouvé l’équilibre entre les deux. Mais j’y arriverai. Je vais aller manger, il est midi; hier, je me suis fait de la soupe à l’os. J’étais à la cave cet après-midi.
Voici ma nouvelle sculpture à la cave. Elle s’étale sur plusieurs mètres. A l’avant-plan, tu vois un casque en fer que j’ai un peu bosselé. La sculpture s’appelle: "J’avais un camarade." [1]
Je ne sais pas ce que c’est. Quand je travaille à mes sculptures, je me sens plus souple, tandis qu’en peignant je suis plus crispé. Je ne suis pas encore sur la bonne piste.
Lundi, 26.3.62
Hier, j’ai travaillé toute la journée jusque tard dans la nuit. A la fin plus rien ne réussissait, j’étais presque désespéré. Je me suis remis au travail aujourd’hui et cela fonctionne de nouveau. A la fin, je ne savais plus que faire. Tout était vide. La stimulation faisait défaut, mais aussi l’idée, avant tout l’idée. C’est important: ou elle te vient au cours du travail, quand on a commencé dans le bleu du ciel, ou on l’a au départ. Ce qui ne veut pas dire qu’elle doit être maintenue en esclavage. Disons que le dénominateur commun est connu. Il faut savoir dès le début si je travaille en statique ou en dynamique, je suis pour le dynamique. Savoir si je travaille avec des lignes droites, brisées, ou des courbes sauvages, je suis pour les courbes, savoir si je pars du graphisme pur, du trait, ou si j’inclus aussi le pictural, je suis pour le pictural, savoir si je peins en réfléchissant, lentement, ou si je me lance spontanément, je suis pour le spontané, l’impulsif. Voilà, tu as ma profession de foi pour ce qui est de la peinture.
Quand je suis au travail, j’ai un idée plastique, par exemple une poutre épaisse, à laquelle je suspends du fil de fer. La poutre est une ligne épaisse, le fil de fer un griffonnage plus fin. Puis s’y rajoutent des roues, que je démolis = des cercles déformés, puis des rayons, qui sautent sous les coups de marteau, se brisent, éclatent, s’éparpillent, s’entremêlent, etc.
Mardi, 27.3.62
Tu vois d’après mes explications d’hier que j’introduis un genre de réalité dans la peinture. Elle se retrouve en fait dans toute peinture, plus ou moins distinctement. L’artiste s’est de tout temps servi de la réalité, pour exprimer tout autre chose que la réalité.
Qu’on pense à van Gogh, ou aux artistes du Moyen- Age. Il ne s’agissait pas de représenter des personnages, ceux-ci étaient des symboles pour une vision spirituelle de l’être humain. De nos jours, on n’utilise plus l’apparence humaine, le paysage ou d’autres objets, mais plutôt leurs structures. L’écorce crevassée d’un tronc, l’herbe envahissante, le mouvement de l’eau dans la tempête, les veines du mur, ou les signes de dépérissement que nous voyons partout dans la nature, tout cela peut être point de départ, incitation à la création. Ce serait pour ainsi dire la part optique du tableau.
Les éléments picturaux utilisés sont la ligne, le point, la surface, dans leurs multiples formes (molles, étalées par la couleur, dures, anguleuses, rondes, frangées, étirées).
J’ai représenté ici différentes formes que peuvent prendre les moyens élémentaires . Tu vois, c’est presque ce qu’a fait Kandinsky. Dans cette image, les formes n’interdisent pas des associations objectives, bien que je n’en aie pas eu l’intention, ces formes évoquent des organismes vivants primitifs, des algues, des microbes, des monocellulaires etc. Il m’importe d’utiliser les moyens élémentaires comme vecteur du façonnement.
Je veux représenter les eaux écumantes, déchaînées, non pas en les reproduisant, mais par des éléments picturaux qui se déchaînent dans le tableau, qui écument, s’écroulent, fouettent, inondent, bouillonnent, sautent, et je signifie là plus que la turbulence de l’eau, le produit est ambigu, il peut avoir de multiples significations: passion, révolution, ruine, catastrophe, chaos, jugement dernier, colère. Bref, deux pôles sont présents.
L’artiste puise dans les manifestations optiques de notre monde, (il exploite tout le visible) grâce aux moyens artistiques , pour exprimer des contenus inconscients.
C’est en ce sens que je vois mes sculptures comme étant très figuratives. J’accomplis un art de la catastrophe, je représente le démoli, le détruit, l’abattu, le fusillé, l’explosé, le rasé, le dévasté, le disloqué. Sans doute je retravaille les événements vécus durant la guerre. Si l’on veut absolument considérer mon art positivement, on pourrait dire: je mets en garde contre l’abîme qui nous menace tous.
Je suis revenu sur deux tableaux d’hier. Ils sont maintenant terminés. Je me retrouve petit à petit, je me sens plus libre. C’est un combat coûteux. J’ai peint les tableaux à l’enduit. L’aquarelle ou l’encre de chine, c’est-à-dire le fluide ne me convient pas. Mais j’y reviendrai un jour. Je voudrais m’exprimer par toutes les techniques, cela devrait être possible, sitôt que j’ai le point central en main.
A présent, chère Médi, je poste la lettre pour que tu aies de la lecture. Tâche de bien vite m’écrire. Je te serre fort.
Ton Otto
Et plein de bises.
Le mieux est que l’on ne réfléchisse pas pendant le travail, qu’on s’ y plonge entièrement , et tout va de soi. A ce moment-là, on n’a pas besoin de théories. C’est ce qui est arrivé pour mes derniers tableaux.
13.1.63
Chère doucette,
Ta p’tit’ lettre m’ a rendu très triste. Parce que je ne peux pas être avec toi. Tu écris si gentiment que j’ai eu envie de te rejoindre sur l’instant.
J’ai fait ces derniers jours 3 tableaux qui font leur effet. J’arrête à présent le dessin et la peinture normale. J’ai l’impression que je ne fais de cette façon que du ragoût réchauffé. J’ai fait le premier tableau sur un grand morceau de coton. Je voulais d’abord le peindre contre le mur, mais finalement je l’ai arraché, froissé, chiffonné, et j’ai mis le tout sur une plaque de contreplaqué. Maintenant cela ressemble à des entrailles enchevêtrées.
Voilà ce qu’était le tableau .
Le 2ème tableau est encore plus sauvage. S’y trouvent: un chiffon, une bouteille de bière (debout) , deux boîtes de sardines, une boîte d’allumettes, un encrier, le couvercle d’une boîte, un morceau de pain, des cendres et des mégots de la semaine passée. Comme liant je prends du sable, du calcaire, du plâtre et de l’enduit. J’ai collé la bouteille de bière avec de l’enduit.
Le 3ème tableau (il ressemble à un tas d’ordures) se compose de chiffons, de mes vieilles pantoufles en feutre, de papier, sacs de nylon et autres immondices.
Avec ces trois tableaux je me retrouve au niveau des miroirs et de la sculpture de l’"Orgue de sang".Je dois en convenir, pour moi il n’y a plus de marche arrière possible. C’en est définitivement fini avec le dessin et la peinture. Pour ce qui est du dessin je peux tout au plus faire un trait unique ou un point, et pour la peinture, taper un coup et fini. Mais cela ne me satisfait plus.
Pour la suite, je projette de faire des "tableaux" sur lesquels je fixerai tous mes vieux pots de peinture et mes boîtes. Cela ressemblera à cela:
Suivra un tableau avec des bouteilles ou des livres: Goethe, Grillpatzer, Schiller. Je pourrais intituler un de ces tableaux: œuvres complètes de Goethe.
Je ferai une sculpture qui comportera — outre de la tôle et de la ferraille — principalement des bouteilles.
Je remarque que je ne fais une bonne chose que si elle est en relation avec la réalité.
C’est une notion variable , et chacun doit trouver la sienne. Dans les temps plus anciens, la réalité c’était l’être humain, le paysage qu’on représentait. Mon rapport à la réalité est d’un autre ordre.
Tout à l’heure, j’ai repris ma pièce de théâtre. Elle commence avec de la musique, plusieurs bandes sonores jouent différentes choses en même temps. Deux ou trois appareils de projection projettent des films simultanément. Puis on porte les acteurs sur scène. Dès que l’un d’eux est posé, il se met à parler sans discontinuer, comme un automate.
1. Acteur: l’endrapé
Il est emballé dans deux draps.
Il parle du sommeil, du ronflement, des rêves etc.
2. La table:
Il parle du boire et du manger, du taper-sur la table.
Benedicite: Seigneur Jésus, sois notre hôte à cette table...
3. Le livre:
Il parle du commerce des livres.
4. La bouteille parle de beuveries.
5. L’armoire parle des vêtements, de l’antimite.
6. La pendule répète sans arrêt: tic tac.
Tous parlent simultanément.
Sitôt qu’on amène les acteurs, la musique et les projections cessent. Mais à la fin tout se passe pêle-mêle: paroles, musique, film.
J’ai une super idée pour des tableaux. Je vais construire une boîte. Je la ferai avec des vitres collées entre elles.
J’achèterai ensuite des abats de toutes sortes, des intestins. Je les mettrai dans la boîte en verre avec d’autres objets, bien mélangés bien sûr, et je fermerai le tout hermétiquement ( sous vide) .Le "tableau" sera exposé ainsi. Qu’en dis-tu?
Par la suite je voudrais faire un tableau avec beaucoup de montres prises dans du ciment avec d’autres bric-à-brac.
J’irai dans une bijouterie connue pour leur parler de mon idée. A l’expo, je citerai le nom de la boutique, cela leur fera de la publicité.
Les montres enchâssées dans le tableau indiqueront des heures différentes et durant l’exposition une montre sonnera toutes les 5 ou 10 minutes, ou bien ensemble à un instant précis.
Tu vois, chez moi le printemps est déjà arrivé. L’idée des montres est semblable à celle des miroirs.
Chère petite garce,
Je rajoute vite quelques lignes et j’expédierai le tout. Dimanche, alors que j’écrivais cette lettre, on a sonné à la porte. Un type (élève de l’ancien foyer thérapeutique) arrive effrontément et veut passer la nuit chez moi. Qu’est-ce que je pouvais faire, le chasser dans le froid? Je n’ai pas pu m’y décider.
Bien sûr , c’en était fini avec le travail. Le lendemain soir, il est revenu. En plus, il ronfle si fort que cela m’a empêché de dormir. Je suis resté éveillé jusqu’à 6 heures du matin. S’il revient ce soir, il faudra que je le vire parce que je travaille toujours de 8 heures à 1 heure du matin et c’est justement à ce moment-là, vers 9 heures, qu’il se pointe.
A présent, adieu, tes bisounets m’ont fait du bien.
Beaucoup de doux bisous
Ton Otto
mb: comment définiriez-vous l’actionnisme et comment y êtes-vous parvenu?
om: ma transformation en actionniste débuta avec la destruction du tableau en 1961.
je me sentais à l’étroit dans le cadre du tableau.
je coupai dans la toile, la déchirai de mes mains. le cadre se brisa sous mes coups de pied, j’en entourai les débris avec les lambeaux de toile. je regardai les restes pitoyables du tableau:
la surface du tableau était devenue un objet dans l’espace, une sculpture.
en variant la méthode et lui assignant des limites, je réalisai ensuite des objets qui devinrent de vigoureux reliefs troués, du fait que je ne faisais pas disparaître complètement le tableau.
la conversion complète en sculpture advint seulement lorsque j’y joignis de nouveaux matériaux:
de la tôle, du fil de fer, du câble, des tuyaux de poêle, des pots, des fûts métalliques, une persienne en lamelles de bois, un vélo.
avant de les utiliser, je brisai les objets à coups de hache, des casseroles, des tonnes métalliques, je ne voulais pas la glorification des objets jetés et j’obtins les éléments constitutifs du "material-collage" destructif, que je nommai SCULPTURE DE BRIC A BRAC.
j’intitulai ces sculptures "laocoon", "crucifixion", "l’idiot du village", "le tireur d’épine", "académie, place schiller", "printemps noir".
déjà cette année là, en 1961, j’exposai ces objets à la galerie "junge generation" à vienne.
lorsque je pris le corps humain comme centre du "material-collage", j’utilisai des aliments: du lait, de l’huile, du jus de framboises, de la confiture, du miel, des œufs, de la farine, de la pâte etc.. mais aussi des insectes en plastique bien imités, des abeilles, des mouches, puis plus tard des textes, des livres, des photos, ou un coffre qui servit de cercueil, le modèle étendu en momie, et au travers de la paroi latérale surgissait une tête recouverte de colle transparente .
l’"action matérielle" est un collage de matériaux et de corps.
elle m’accompagna durant dix ans au cours de représentations publiques.[1]
la présentation de la première action devait avoir lieu en 1963 lors de la "fête du naturalisme psycho-physique". (voir le détail dans le catalogue otto muehl du MAK)
j’avais prévu une "action matérielle" intitulée "ensevelissement d’une vénus". étendu nu dans une baignoire, le modèle devait être recouvert progressivement de cerises.
un buffet de cuisine plein de vaisselle et de liquides divers, des soupes, des sauces, devait être jeté du 4ème étage d’une maison de la rue "perinet" où se trouvait notre cave-atelier.
une vieille dame habitait là, madame kafka (omen est nomen) je lui demandai si on pouvait faire tomber un buffet de cuisine depuis son logement. elle était d’accord. les deux actions furent interdites par le commissaire de police du 20ème arrondissement de vienne. j’entendis le chef de la police crier"vider la cave!" et les policiers se ruèrent dans les escaliers de la cave, chassèrent les spectateurs. le jeu était terminé.
le soir nous nous sommes retrouvés dans mon atelier, "obere augartengasse14a" lorsque soudain la police frappa à la porte, il y avait eu une alerte au meurtre. quelqu’un avait entendu jeter un objet de grande taille, on suppose un cadavre, dans le danube. nitsch reconnaissait avoir jeté dans le canal du danube le mouton qu’il avait acheté abattu par un boucher
après que l’action eut été interrompue.
nitsch et moi fîment alors connaissance pour la première fois avec la prison:
nous en avons eu pour deux semaines de prison.
cette même année 1963, en automne, je repris la première action matérielle, interdite, "ensevellissement d’une vénus" dans mon logement de l’ "oberen augartengasse", sans baignoire, sans cerises, au lieu de cela de la boue, de la soupe, de la colle, de la peinture noire, et des détritus.
à l’automne 2002, au portugal, je fis une nouvelle version de l’ensevellissement,
dans une baignoire, pour le film electric painting"bagdad tales". au lieu de cerises
j’utilisai des raisins noirs.
là où marcel duchamp s’est arrêté, commence l’ACTION MATERIELLE.
mb: comment se déroule une action matérielle?
om: un corps humain est étendu sur une table, autour de lui des oranges, des citrons, un vase de fleurs, une bouteille de sirop de framboise, une coupe de cerises, des œufs, du lait. on verse sur lui des jus, de l’huile, des soupes, on saupoudre de café, de cacao, de fleurs, on écrase des cerises, on l’enduit de crème au chocolat, on l’arrose de peinture fluide, du matériau pâteux, peinture épaisse ou pâte à gâteau, qui peut être colorée, est étalé ou déployé en guirlandes sur le corps. le modèle est roulé dans la poudre de couleur, lavé à l’eau chaude.
l’action se poursuit jusqu’à épuisement du matériel.
l’action matérielle est un processus de création.
ce sont des tableaux ininterrompus qui se succèdent et se retrouvent documentés par les photos et les films. j’ai voulu un jour filmer le processus de la naissance d’une sculpture de "bric à brac", malheureusement le film resta noir, le génial cinéaste ayant oublié d’enlever le cachede l’objectif.(c’était une vieille caméra 8mm)
pour le film electric-painting, violaine m’a régulièrement photographié pendant que je peignais la série des requins. il s’avéra que jusqu’à ce que j’aie trouvé le tableau définitif, je passais par de nombreux essais qui valaient d’être conservés.
chaque artiste cherche la version définitive et celle qu’il fixe n’est pas forcément la meilleure. dans les films-electric-painting, chaque étape du processus est délibérément enregistrée, de sorte que justement ce processus soit rendu visible.
l’actionnisme est un mouvement artistique.
au parlement autrichien, le concept d’actionnisme est utilisé comme critique, lorsqu’on veut dévaloriser les déclarations d’un député et les présenter comme des bavardages fantaisistes sans fondements.
peter weibel donna sa définition de l’actionnisme viennois dans le "bildkompendium wiener aktionismus", aux éditions kohlkunstverlag, francfort, 1970
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